Par Pascal MULAND, journaliste
Il est des images qui ne blessent pas seulement les yeux, mais qui transpercent la conscience. Celle qui, récemment, a circulé à travers le monde. Ces chefs d’État africains, figés comme des figurants autour du président américain trônant, lui, au centre de la pièce, en est une. Une scène muette, mais ô combien bavarde. Elle résume, à elle seule, des décennies d’humiliation consentie, de soumission intériorisée, de grandeur abandonnée.
Pourquoi donc, ô Afrique, toi qui fus jadis berceau des civilisations, terre des pharaons, source des richesses naturelles qui font tourner les machines du monde, t’obstines-tu à t’agenouiller ? Pourquoi cette manie de confondre coopération avec servitude, partenariat avec dépendance, diplomatie avec prosternation ?
L’Histoire pourtant t’a enfantée dans la noblesse.
Tu es l’héritière de Lumumba, dont chaque mot vibrait de dignité et de feu.
Tu es la fille de Kwame Nkrumah, dont le rêve des États-Unis d’Afrique demeure notre horizon inachevé.
Tu es la sœur de Julius Nyerere, le sage du continent, qui croyait en une économie au service de l’homme africain.
Tu es l’âme de Sékou Touré, qui osa dire « Non » aux chaînes dorées de la France postcoloniale.
Tu es la voix encore vive de Thomas Sankara, le capitaine intrépide, qui dénonça, dans sa Charte de l’impérialisme, les manœuvres subtiles du néocolonialisme :
- « Vous les nourrissez de dettes, pour mieux les enchaîner. »
- « Vous divisez leurs peuples pour mieux régner. »
- « Vous fabriquez des élites qui dominent en votre nom. »
Tu es aussi l’héritage vivant de Nelson Mandela, géant moral de notre temps, qui a démontré qu’on pouvait gouverner avec fermeté sans jamais céder à la haine, qui a tendu la main tout en restant debout.
Et tu portes encore, dans tes sables et dans ta mémoire, le souffle de Mohamed Kadhafi, qui, malgré ses excès, rêvait lui aussi d’une Afrique souveraine, autonome, une Afrique parlant d’une seule voix sur la scène mondiale.
Et pourtant, malgré ces repères lumineux, malgré ces repères glorieux, nous observons aujourd’hui une Afrique qui titube, qui s’éparpille, qui recule sous les applaudissements feutrés de ceux qui veulent notre silence éternel.
Des chefs d’État qui traversent l’Atlantique pour solliciter l’aumône, quand ils pourraient convoquer des sommets panafricains pour redessiner l’avenir.
Des gouvernants qui s’empressent de parapher des accords iniques dans les salons de Washington, de Bruxelles ou de Paris, pendant que les terres de leurs peuples s’assèchent, leurs jeunes se noient dans les mers, et leurs armées luttent sans moyens contre les périls qui gangrènent le continent.
À quoi sert donc le pouvoir, si ce n’est à libérer et élever son peuple ?
À quoi bon présider, si l’on gouverne sans grandeur, et que l’on règne sans fierté ?
Car l’Afrique n’est ni pauvre ni démunie.
Elle est riche de tout ce que le monde convoite : terres rares, or, cuivre, cobalt, pétrole, biodiversité, soleil, et surtout, cette jeunesse ardente qui ne demande qu’à croire. Ce qui lui manque, ce n’est ni l’or ni les bras, mais la volonté politique d’exister pour elle-même et par elle-même.
Si demain, les chefs d’État africains cessaient de regarder vers le Nord et se tournaient enfin les uns vers les autres, alors émergerait une Afrique redoutée non par la force des armes, mais par la clarté de sa vision.
Ce n’est qu’en unissant nos voix, nos économies, nos armées, nos intelligences, que nous contraindrons les puissances du monde à venir à nous, non en donneurs de leçons, mais en partenaires humbles, respectueux, conscients de notre valeur.
Mais cela suppose des hommes d’État, pas des hommes de siège.
Des bâtisseurs de destin, pas des gestionnaires de transition.
Des Sankara debout, pas des marionnettes courbées.
Des Mandela visionnaires, pas des courtisans serviles.
Des Kadhafi rassembleurs, pas des distributeurs de dividendes aux multinationales.
L’Afrique n’a pas vocation à être une arrière-cour. Elle est appelée à devenir l’un des centres de gravité du XXIe siècle.
Encore faut-il qu’elle le veuille. Encore faut-il qu’elle se tienne debout.
Très chère Afrique… lève-toi. Rappelle-toi qui tu es. Et fais trembler le monde de ton réveil.

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